De la poésie médiévale au manga : “Le Dit du Genji”, un monument littéraire

"Le Dit du Genji" de Murasaki Shikibu a inspiré un millénaire de représentations, dans la peinture, les estampes, le cinéma, le manga...
"Le Dit du Genji" de Murasaki Shikibu a inspiré un millénaire de représentations, dans la peinture, les estampes, le cinéma, le manga...
Ce conte a façonné la culture japonaise
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De la poésie médiévale au manga : “Le Dit du Genji”, un monument littéraire

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“Le Dit du Genji”, c’est un texte écrit au Moyen Âge par une femme, Murasaki Shikibu, qui a façonné mille ans de culture japonaise et initié le roman psychologique.

Pour nous autres français, Le Dit du Genji serait un peu l’équivalent d’Astérix et Obélix, une œuvre populaire qui permet d’initier les enfants à leur propre histoire. Sauf que derrière les manga et anime inspiré du Dit du Genji – du Genji pour les intimes – il y a un recueil de 54 chapitres de poèmes, du XIe siècle.

Murasaki Shikibu, une “Jane Austen médiévale”

Son autrice, Murasaki Shikibu, est une sorte de “Jane Austen médiévale”, issue d’un rang aisé et critique de son époque. Son père, poète et gouverneur, lui facilite l’accès à une éducation littéraire, à une époque, autour de l’an 1000, où les femmes ne sont pas lettrées. Mariée à un homme plus vieux, elle est dame d’honneur à la cour impériale à Kyoto, la capitale de l’empire. Murasaki Shikibu y observe les jeux de pouvoir et de séduction, qu’elle va retranscrire dans un recueil de poèmes, Le Dit du Genji, qu’on pourrait aussi formuler “Le Conte du Genji”.

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Le Genji, c’est le personnage principal, un fils d'empereur qui ne peut pas accéder au trône, qu’on suit dans les 54 chapitres – 1300 pages dans sa version traduite. Il est une sorte de “Casanova” aux nombreuses maîtresses et aux mœurs condamnables, aux confins de l’inceste ou carrément pédophiles.

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Au-delà de l’intrigue, Le Dit du Genji marque parce qu’il initie le roman psychologique, avec de nombreux monologues intérieurs. “On assiste aussi au développement d'une écriture spécifique qu'on appelle les hiraganas, qui est une écriture cursive de simplification des idéogrammes, explique la commissaire de l’exposition “À la cour du Prince Genji”,  au musée Guimet à Paris, Aurélie Samuel. Cette écriture a été inventée pour les femmes, comme s'il fallait créer une écriture simplifiée pour elles. Et celles-ci vont totalement s'en emparer.”

Des poétesses à l’époque de Heian

Il y a donc un premier courant de poétesses à l’époque et on trouve dans cette œuvre des personnages féminins raffinés, élaborés. Murasaki Shikibu entreprend à demi-mot une critique de la vie aristocratique en vase clos et du pouvoir impérial. “Mais on ne peut pas identifier de manière certaine, note la conservatrice du patrimoine. Donc ça n'est pas vraiment un roman historique et en même temps, c'est une forme de roman historiographique, puisque c'est quand même aussi une analyse de la société de l'époque de Heian.” L’époque de Heian, c’est cette période de quatre siècles de paix où les arts se développent. Et avec eux apparaît une culture japonaise propre, car jusque-là, le Japon est surtout influencé par la Chine.

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Dans Le Dit du Genji se retrouve aussi une idée forte dans la culture japonaise : représenter la nature et les saisons pour faire allusion à l’instantanéité de l’existence. “Cette nature, c'est vraiment l'allégorie de ce temps qui passe, du côté éphémère des choses et de la vie et de ce renouvellement des choses, analyse Aurélie Samuel. Lorsqu'on admire les cerisiers en fleurs et lorsqu'on parle des cerisiers, c'est ce temps qui revient chaque année.” Dès sa parution au XIIe siècle, Le Dit du Genji inspire la peinture, qui en représente des scènes. “Que ce soit en peinture, que ce soit en arts décoratifs, puis en estampes et en mangas, tous les artistes ont regardé ces peintures originales qui sont parvenues jusqu'à nous et qui ont réellement jeté les bases d'un art très particulier”.

Le “Genji” dans l’anime et le manga

Viendront ensuite des mitates, des parodies du “Genji” au XIXe siècle, puis le cinéma, le manga, l’anime. L’autrice a même son portrait sur le billet de 2000 yens. En Occident, l’histoire du Japon est surtout connue à travers l’imagerie des estampes modernes, celles du courant japoniste qui représente le XIXe siècle, arrivées en Europe lorsque les frontières du pays se sont ouvertes à l’ère Meiji. Les images du Dit du Genji sont donc très utiles pour permettre de se représenter un Japon médiéval. Une histoire redécouverte par les Japonais eux-mêmes à partir de 1913, lorsqu’il est traduit en japonais moderne.

À voir : Exposition “À la cour du Prince Genji, 1000 d’imaginaire japonais”, jusqu’au 25 mars 2024 au musée Guimet, à Paris